Les parcs et la pandémie : objets de résilience. Oui, mais pour qui ?

Julie Karmann

Crédit : Robert Bye

La pandémie, par les nouvelles règles du jeu sanitaires qu’elle impose, est venue bouleverser nos habitudes de vie et par voie de conséquence, notre usage de l’espace. Ainsi la ville, dense, devient-elle objet de méfiance. On fantasme désormais les grands espaces, la campagne, les forêts. Pourvu que l’on respire…en sécurité! Pas étonnant dès lors que les Montréalais aient pris d’assaut la nature urbaine que sont les parcs.

Si l’on sait depuis longtemps que les espaces verts sont source de bien-être, ils s’avèrent plus que jamais essentiels pour notre résilience face à la crise que nous traversons. Car, fait inattendu, produit des mesures sanitaires, les rues et les parcs sont devenus le théâtre de nos rencontres, des rencontres qui pendant de longs mois ont été privées de la douce atmosphère des cafés, bars ou restaurants. Au-delà de la rencontre, les parcs aident aussi à faire face au stress engendré par la pandémie en permettant le contact apaisant avec la nature, en soutenant les activités physiques, qui stimulent par la même occasion le système immunitaire. Enfin, en tant qu’espace de rencontre sociale, les parcs contribuent possiblement à limiter la propagation du virus, car sans eux, les rencontres pourraient se faire dans des lieux à risque.

Si l’on voit que les parcs sont actuellement très utilisés, le sont-ils pour autant davantage qu’avant la pandémie ? Et qui en bénéficie le plus ?

L’étude INTERACT, qui s’intéresse aux impacts des changements urbains sur la santé et le bien-être apporte quelques éléments de réponse à ces questions.

1. L’utilisation des parcs a évolué sous la COVID

À l’automne 2020, 601 participants de l’étude INTERACT vivant dans la région de Montréal ont répondu à la question : « Dans le contexte actuel, utilisez-vous les parcs municipaux plus, moins, ou autant qu’avant la pandémie de la COVID-19 ? ». Deux personnes sur cinq répondent les utiliser plus et une personne sur cinq les utiliser moins.

Le cas de Montréal et sa proche banlieue fait ainsi échos à d’autres études qui rapportent une augmentation de la fréquentation des parcs en temps de pandémie. Cette augmentation est directement fonction de la rigueur des recommandations de distanciation sociale : plus ces mesures sont fortes, plus la fréquentation des parcs augmente. En particulier, au Canada, pendant la première vague, la fréquentation des parcs a augmenté à mesure que la recommandation de « rester à la maison » était adoptée. Cette même étude rapporte d’ailleurs que la fréquentation des parcs en Suède, pendant la période où aucune mesure de distanciation n’avait été mise en place, n’avait pas augmenté.

Mais l’augmentation de la fréquentation des parcs est-elle la même pour tous ?

2. Les femmes sont proportionnellement plus nombreuses que les hommes à davantage utiliser les parcs aujourd’hui.

En ce qui concerne le genre, 45% des femmes déclarent fréquenter davantage les parcs aujourd’hui qu’avant la pandémie contre 35% des hommes. Or plusieurs statistiques montrent que les femmes ont été particulièrement affectées par la pandémie. À cause du type d’emploi qu’elles occupent, elles sont davantage exposées au virus, ont davantage subi des impacts sur leur carrière et de stress au domicile, compte tenu d’une répartition inégale des tâches familiales comparé aux hommes ainsi que de nouvelles responsabilités, comme celle d’accompagner l’éducation à la maison. Si l’on connait depuis longtemps l’importance des espaces verts pour la santé mentale et physique, une étude a montré que pendant la pandémie, leur utilisation était aussi un moyen de s’évader des quatre murs de son domicile pour y trouver un contact, même distant, avec l’autre mais aussi pour bénéficier d’un environnement sécuritaire au regard de la propagation du virus pour ses enfants. On comprend dès lors l’importance des parcs pour les femmes.

S’il existe des différences de fréquentation des parcs selon le genre, nous avons également pu observer des différences liées à l’âge.

3. Les parcs sont délaissés par les 65 ans et plus.

Figure 1 : Fréquentation des parcs pendant la pandémie, comparée à avant la pandémie par tranche d’âge

Alors que 42% de personnes de la cohorte, toute catégories d’âge confondues, déclarent davantage utiliser les parcs aujourd’hui qu’avant la pandémie, ce chiffre est largement supérieur chez les 18–24 ans (48,2%), les 25–34 ans (56,1%) et les 35–44 ans (53,6%) (Figure 1), que chez les 45–64 ans (36,6%) et les 65 ans et plus (24,52%). C’est aussi parmi ces deux derniers groupes que la diminution de fréquentation est la plus prononcée : 20% des 45–64 et 28,3% des 65 ans et plus mentionnent fréquenter les parcs moins souvent.

Ce délaissement relatif des parcs par les personnes âgées a déjà été observé dans le contexte britannique. Tout comme les femmes, les personnes âgées souffrent elles aussi particulièrement de la pandémie. Non seulement sont-elles un groupe à risque de complications face à la COVID-19, mais encore souffrent-elles d’un risque accru d’isolement social, risque accentué par les mesures sanitaires. Or, l’isolement social est un facteur de risques de problèmes de santé mentale tels la dépression, l’anxiété, les idées suicidaires (18–20). Parce que les parcs aident à rompre l’isolement social, ils peuvent être particulièrement importants pour le bien-être et la santé des ainés.

Pour finir, nous nous sommes penchés sur la défavorisation des quartiers desquels étaient issus les participants afin de comprendre s’il pouvait y avoir un lien entre cette dernière et la différence de fréquentation des parcs.

4. Les personnes qui utilisent davantage les parcs habitent des quartiers plus défavorisés que les personnes qui utilisent moins les parcs.

Figure 2 : Défavorisation sociale du quartier selon la fréquentation des parcs pendant la COVID comparé à avant la pandémie, par tranche d’âge. Plus la note de défavorisation sociale est faible, plus le quartier est favorisé

Les inégalités sociales sont reflétées sur le territoire. Certains quartiers sont caractérisés par des rues sûres, aux larges trottoirs, avec peu de circulation automobile et beaucoup de parcs ! Il fait bon s’y promener, y habiter. À l’inverse, d’autres quartiers manquent de pistes cyclables, d’équipements publics et d’espaces verts. Le cas des parcs est bien connu aujourd’hui : on sait que les quartiers défavorisés en sont moins bien pourvus que les quartiers plus aisés. On est donc en droit de s’attendre à une utilisation moindre des parcs dans les quartiers défavorisés, en comparaison aux quartiers favorisés, d’autant plus dans un contexte comme celui de la COVID-19 qui n’a pas facilité l’accessibilité aux lieux publics de manière générale. Pourtant, c’est le contraire que l’on observe dans la cohorte INTERACT : les personnes qui rapportent davantage utiliser les parcs aujourd’hui habitent des quartiers plus défavorisés que celles déclarant moins les fréquenter. Cette remarque est particulièrement vraie concernant la défavorisation sociale (structure des familles, états matrimoniaux), et ce, quelle que soit la tranche d’âge considérée, comme nous le montre la Figure 2. Si l’on prend en compte le fait que les personnes vivant dans les quartiers les moins favorisés sont aussi celles qui sont le plus à risque de souffrir directement ou indirectement de la COVID, alors les parcs jouent potentiellement un rôle d’atténuateur des inégalités sociales de santé.

Crédit : Will Paterson

Conclusion

Nous voyons le rôle joué par les parcs urbains dans la résilience, un rôle plus que renforcé en temps de pandémie. En comparant le profil des personnes fréquentant les parcs, aujourd’hui et avant la pandémie, les données de la cohorte INTERACT illustrent comment les environnements urbains et leurs ressources influencent les inégalités sociales de santé. Investir dans les infrastructures vertes, en augmentant l’égalité d’accès et d’expérience, quel que soit son âge, son genre, son revenu ou encore sa condition physique, est une responsabilité que les villes doivent prendre. Ceci est particulièrement vrai dans un contexte de crise sanitaire, symptomatique d’une autre crise plus durable, celle des inégalités sociales.

Julie Karmann est une architecte paysagiste et étudiante au doctorat en promotion de la santé à l’Université de Montréal. Son travail vise à transformer les villes en des environnements plus cohésifs et connectés socialement.

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CIHR-funded research team harnessing big data to deliver public health intelligence on the influence of urban form on health, well-being, and equity.

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